L’INAUGURATION DE LA MAISON DE TOUD

DONNÉE À L’INSTITUT FRANÇAIS D’ARCHÉOLOGIE ORIENTALE

PAR LE COMTE ET LA COMTESSE DE FELS

PRINCE ET PRINCESSE DE HEFFINGEN

LE 5 FÉVRIER 1934

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UNE DONATION À L’INSTITUT FRANÇAIS D’ARCHÉOLOGIE DU CAIRE (1)

Un certain nombre des égyptologues, que leurs travaux réunissent en ce moment sur les différents chantiers de fouilles de la nécropole thébaine, ont reçu une invitation de la comtesse de Fels, qui les priait de venir déjeuner le 5 février à Toud, pour inaugurer la maison offerte par elle et son mari à l’Institut français d’archéologie orientale du Caire.

On se plaint parfois, et trop souvent, hélas ! avec raison, que les entreprises scientifiques – au premier rang desquelles il convient de placer les fouilles archéologiques – ne trouvent pas en France, d’ordinaire, pour le promouvoir ou les soutenir, ces concours, aussi généreux que désintéressés, de particuliers ou de sociétés savantes, qui leur sont accordés si libéralement ailleurs, particulièrement en Angleterre et en Amérique. La comtesse de Fels a voulu prouver que, même sur ce terrain, notre pays pouvait, a l‘ occasion, ne le céder en rien aux autres; grâces lui soient rendues, non seulement pour la beauté, mais aussi pour la portée d’un geste dont il fait souhaiter, pour le plus grand bien de l’archéologie française, qu’il suscite beaucoup d’imitateurs.

Toud est un petit village de la Haute-Égypte, situé à une trentaine de kilomètres au sud de Luxor, sur la lisière de désert arabique. L’Institute français d’archéologie oriental e vient d’y commencer, dans le ruines d’un temple ptolémaïque consacré au vieux dieu thébain Montou, d’importantes fouilles, exécutées au nom du Louvre, qui forment la suite naturelle de celles qu’il avait déjà, pour se musée, entreprises précédemment à Médamoud, au nord de Karnak, sur l’emplacement d’un autre temple, de même époque, autrefois dédié à ce même dieu. C’est à M. Bisson de la Roque – lequel, avec autant de bonheur que d’habilité avait déjà conduit les fouilles de Médamoud – qu’a été confié le soin de diriger aussi celles de Toud. La comtesse de Fels, qui avait eu l’occasion, l’ors de l’un de ses précédents voyages en Égypte, d’être accueillie par lui de Médamoud, sous la tente où ses collaborateurs et lui-même campaient alors à côté de leur chantier, avait été très frappée – et quelque peu apitoyée – par le contraste que présentait ce logement de fortune avec les installations, des plus confortables, à l’ordinaire, et, parfois même, luxueuses, des archéologues étrangers: et c’est ainsi qu’elle avait été amenée à annoncer, dès ce moment, son intention de faire bâtir, sur le site archéologique, dont le Louvre demanderait la concession après celle de Médamoud, une habitation véritable où le directeur de fouilles trouverait à la fois un « Home » et un maison d’études, et pourrait goûter la douceur de la vie familiale en même temps que les joies, u peu austères parfois dans la solitude, du labeur scientifique.

La Maison et le village de Toud, vue prise de l’Est the house and el-Tôd village, seen from the east.© I.F.A.O.

La Maison et le village de Toud, vue prise de l’Estthe house and el-Tôd village, seen from the east.© I.F.A.O.

Elle a tenu beaucoup plus que cette promesse, déjà si généreuse pourtant. La maison de M. et Mme Bisson de la Roque à Toud, construite, dans le style arabe, par un jeune architecte de grand talent, M. Robichon, n’est pas seulement, avec sa coupole et les galeries à arcades qui la flanquent sur trois de ses côtés, infiniment élégante et plaisante `s l’œil : hall d’entrée, salle à manger, cabinet de travail, chambres vaste et bien aérées, où vont pouvoir vraiment vivre, puisqu’ils pourront y travailler dans le meilleures conditions, les archéologues détachés aux fouilles de Toud, rien ne manque, en vérité, à cette sorte d’oasis scientifique qu’une grande dame de France, dont la sympathie à l’égard des œuvres d’intérêt général s’est toujours montrée si heureusement active et fécondé, a fait surgir ainsi. Brusquement, pour de savants de France, sur le sol de l’antique Égypte. Tous ceux auxquels elle avait l’honneur de les convier à la fête d’hier ont assez témoigné, par l’empressement avec lequel ils ont répondu à cette invitation, qu’ils comprenaient toute la noblesse et goûtaient la qualité rare du sentiment qui a guidé la comtesse de Fels en cette circonstance. S.M. le roi Fouad 1er, dont on serait tenté de dire qu’il est le protecteur-né de toutes le entreprises scientifiques, avait bien voulu déléguer, pour le représenter, S. Exc. Le Moudir de Kena (2) ; et S. Exc. Fahkry pacha, ministre d’Égypte à Paris, qui se trouve en ce moment en Égypte, avait envoyé de Caire, où il était malheureusement retenu par son état de santé, une longue dépêche à la comtesse de Fels, pour applaudir à son initiative et lui exprimer ses vifs regrets de ne pouvoir assister à la cérémonie. Il est à peine besoin de dire que celle-ci, par ailleurs, fut de tous point réussie.

Après l’apposition, sur la façade de la maison, d’une plaque de marbre rappelant la donation faite par la comtesse de Fels et son mari, un déjeuner réunit, dans les deux chambres transformées en salles à manger, une trentaine de convives, parmi lesquels S.E. le Moudir de Kena; M. Capart, directeur général des Musées du Cinquantenaire à Bruxelles, et Mme Capart ; M. Lacau, directeur général du Service des Antiquités de l’Egypte, et Mme Lacau; M. Jouguet, membre de l’institut, directeur de l’institut français d’archéologie orientale du Caire, et Mme Jouguet; M. Moret, membre de l’institut, professeur au Collège de France, et Mme Moret; M. Chassinat, directeur honoraire de l’institut français d’archéologie Orientale du Caire, et Mme Chassinat ; Tewfik Boulos, inspecteur en chef du Service des Antiquités pour la Haute Égypte ; Mlle Werbrouck, conservateur adjoint du Musée égyptien de Bruxelles ; M. Bruyère, directeur de fouilles de Deir el-Médineh, et Mme Bruyère ; M. Chevrier, directeur de travaux du temple de Karnak, et Mme Chevrier ; M. Robichon, architecte des fouilles de Médamoud, et Mme Robichon. La plupart des pensionnaires de l’institut français d’archéologie orientale, ayant quitté leurs chantiers pour quelques heures, entouraient, eux aussi, M. et Mme Bisson de la Roque, et faisaient, avec eux, les honneurs de la maison nouvelle aux invités de la comtesse de Fels.

Un seul discours fut prononcé au cours de cette réunion, mais si excellent qu’il eût rendu para avance tous les autres inutiles. Dans une courte allocution, dont l’émotion était singulièrement communicative, M. Jouguet, après avoir rendu hommage à la direction générale de Service des antiquités pour les facilités de travail que les archéologues ont toujours trouvées en Égypte, a remercié la comtesse de Fels d’avoir voulu, en faisant édifier la maison de Toud, faciliter aussi leur existence même et les affranchir de ses difficultés matérielles qui font trop souvent obstacle au travail scientifique. Il a évoqué le souvenir de Victor Bernard dénonçant – vainement d’ailleurs – à la tribune du Sénat ce qu’il appelait le régime de la paillotte, régime auquel sont ordinairement soumis le archéologues français, et qui risque, dans bien de cas, de signifier ‘fatigue mal reposée, journal de fouilles hâtif, dessins et relevés devant attendre trop longtemps la mise au net, difficultés insurmontables pour l’ouvrage bien fait. La maison, au contraire, c’est, lorsque le travail du chantier a pris fin, la méditation studieuse sous la lumière stable de la lampe, les tables pour le plans et les relevés, l’étagère pour le livres indispensables et aussi cette chose précieuse entre toutes, la continuité du foyer’ L’on ne saurait mieux dire, comme aussi l’on ne saurait que souscrire sans réserves aux termes dans lesquels M. Jouguet – qui vit beaucoup, par goût autant que par profession, dans l’ intimité des Ptolémées – a salué, en terminant, le comte et la comtesse de Fels, qui ont remplacé par la maison de Toud la ‘paillotte’ de Médamoud, du glorieux titre d’’Evergètes’ de l’institut français d’archéologie orientale et de l’égyptologie française elle-même.

Charles Boreux.

Luxor, février 1934


DONATION D’UNE MAISON DE FOUILLES PAR LE COMTE ET LA COMTESSE DE FELS (3)

Nous recevons de maître de l’égyptologie française, M. Alexandre Moret, de l’institut, la lettre suivante :

‘Le 5 février a été inaugurée à Toud, village situé à une trentaine de kilomètres au sud de Louxor, la maison de fouilles construite aux frais de comte et de la comtesse de Fels, prince et princesse de Heffingen, qui ont déjà subventionné des fouilles en Haute-Égypte. Un grand déjeuner d’une trentaine de convives, égyptologues et archéologues, français et belges de la région de Louxor, a été présidé par S.E. Ismaïl Hamed Bey, gouverneur de la province, délégué de S.M. le roi Fouad. Le ministre d’Égypte à Paris, Fahkry pacha, actuellement en séjour au Caire, mais empêché de se rendre à cette cérémonie d’inauguration, a envoyé un long télégramme de félicitations et de sympathie. Le directeur de l’institut français d’archéologie orientale au Caire, M. Jouguet, a prononcé un chaleureux discours où il a remercié S.M. le Roi de sa bienveillance constante à l’égard des égyptologues français, ainsi que les généreux donateurs, dont une plaque commémorative perpétuera le souvenir. Celui-ci sera mieux assuré encore par la reconnaissance des jeunes savants qui, se succédant sous ce toit confortable, rendront hommage, par leurs travaux, à une initiative qui porte déjà sa récompense : un nouveau temple ptolémaïque vient de surgir du sol.’

‘Telle est la nouvelle que nous avons adressée à quelques journaux, réservant aux lecteurs du Temps des renseignements plus étendus’

La maison de Toud

La maison de Toud, vue prise de l’Ouestel Tôd house, seen from the west
© I.F.A.O.

Jusqu’ici les archéologues français s’installaient au bord du chantier, dans les campements de fortune, mal approvisionnés de conserves, payant cher le corvées d’eau, passant de nuits glaciales sous la toile, secouée par des tourbillons de sable et par le vent qui soulevait parfois les piquets ou le toit. Après le rude labeur sur le chantier, on avait le surprise, en ouvrant son lit, d’y trouver scorpions ou serpents ; on se levait, mal reposé de sa fatigue, pour rester tout le jour sous le brûlant soleil, au contact de la poussière, parmi le terrassiers et ouvriers, parmi les files de femmes et enfants portant sur leur tête les paniers de déblai, mais aussi des parasites qui ne manquent jamais l’occasion de passer sur territoire étranger, pour un genre de fouilles d’une intimité harcelante.

Et pourtant les Américains, avec leur esprit pratique et leurs puissants moyens, nous donnaient, depuis vingt ans, l’exemple d’une méthode d’exploitation archéologique excellente à imiter, même à échelle réduite. C’est sur la fondation Rockefeller que l‘Université de Chicago a fait construire, dans la région de Louxor, de part et d’autre du Nil, deux palais ; l’un, auprès de temple de Médinet-Habou, pour la publication exhaustive de cet édifice : topographie, relevé des textes, reproduction, par estampage, dessin et photographie, des statues, reliefs et scènes les plus importantes. L’autre, plus récent, se trouve sur la chemin de Karnak, où le temple de Ramsès III est à l’étude. Chaque ‘Chicago House’ peut loger un état-major de dix-huit à vingt égyptologues, archéologues, chefs de chantier, architectes, dessinateurs, photographes, dans vingt ou vingt-cinq chambres, avec une dizaine de salles de bains, sans compter une bibliothèque de cinq mille volumes, des ateliers et chambres noires, les magasins, les garages, la buanderie, l’usine électrique.

Quant au Metropolitan Museum de New-York, qui a repris, après l’Egypt Exploration Fund, la fouille de Deir el-Bahari, il possède une vaste maison à coupole qui domine le temple funéraire, et une autre, plus modeste, sur la falaise perforée de tombeaux : ceux-ci sont étudiés et reproduits en couleur, dans une édition de plus grand luxe.

Ainsi comprise, la maison des archéologues, n’offre pas seulement un abri confortable, mais la possibilité de travailler le soir sous la lampe stable, ou l’ampoule électrique, de relever des plans et dessins et de les mettre au net, de rédiger le journal de fouilles, de consulter les livres indispensables, de parfaire sur place la révision des textes et toute la documentation. Elle crée enfin la collaboration étroite, à chaque instant, de tout le personnel : architecte, dessinateur, chef de chantier, déchiffreur, historien, qui s’instruisent et s’éclairent mutuellement.

En regard de ces initiatives de large envergure, et d’autres trop longues à énumérer, que faisait la France ? Certes, notre ‘Institut français d’archéologie’ au Caire, luxueusement installé dans un ancien palais, est un centre d’études précieux pour nos égyptologues, papyrologues, arabisants ; mais, à pied d’œuvre, nous n’avions rien, et c’est pourtant sur le terrain que nos jeunes savants, formés en France, doivent compléter leur éducation ! Par deux fois, l’occasion s’était présentée d’affecter, comme annexe à nôtre école du Caire, la maison du consulat français et un autre immeuble que nous possédions à Louxor ; on les a vendus. Nous conservions nos campements de fortune, et le regretté Victor Bérard pouvait s’écrier à la tribune de Sénat : ‘Tandis que les archéologues d’autres pays sont logés dans de bâtiments confortables, let nôtres sont encore au régime de la paillote’.

Un premier effort fut accompli sur notre concession de Deir-el-Medineh, dirigé par M. Bruyère, non loin de la vallée de Reines. La falaise y est creusée d’alvéoles : tombeaux des fonctionnaires et employés de la nécropole royale, dont on a déblayé aussi le village et les habitations. A flanc de rocher, l’Institut du Caire a fait construire une maison très simple, utilisant en partie des tombes vides depuis l’antiquité, taillées dans le roc, et qui, reblanchies à la chaux, ont fourni d’honnêtes chambres et magasins. Meublée des bons lits de fer, de bancs et tabourets, de divans sûr châssis de bois, elle permet aux jeunes savants, parfois mariés, de continuer la vie familiale ; les portes et baies sont grillagées contre l’intrusion des moustiques ; le drapeau tricolore flotte gaiement sur la véranda. L’abri est sommaire, mais réconfortant à voir, comme le refuge, ou chalet, du Club alpin qui sourit de loin au voyageur fatigué. Et ne sait-on pas que le Français on l’habitude de faire de grandes choses avec de petits moyens ? Cela est vrai tant que la concurrence étrangère, fortement dotée et outillée, rend toute rivalité impossible. Heureusement nos avons, à notre tour, rencontré nos Mécènes, ou, selon le mot de M. Jouguet, nos Évergètes, le comte et la comtesse de Fels.

Visitant, à un précédent voyage, notre champ de fouilles à Médamoud et nos tentes de toile usée, la comtesse de Fels prit en pitié les difficultés matérielles de nos archéologues. Le site étant épuisé et le nouveau chantier devant s’ouvrir à Toud, elle a voulu offrir une maison aux fouilleurs : pour la première fois chez nous, un architecte a été chargé de construire une maison appropriée au site et aux conditions du travail. Avant de la décrire, expliquons pourquoi nous avons demandé au Service des antiquités ces deux concessions de Médamoud et de Toud.

Le temple de Toud en Mars 1934el Tôd Temple in 1934

Le temple de Toud en Mars 1934el Tôd Temple in 1934© I.F.A.O.

Avant l’essor de Thèbes qui devint la capitale de l’Egypte au deuxième millénaire – la ‘Ville’, par éloquente abréviation – avant Amon-Râ, introduit à Thèbes, vers 2000, par la politique d’une nouvelle famille de pharaons, un dieu très ancien, Mentou, régnait sur la Thébaïde. C’était un dieu de la guerre, personnifié par un faucon batailleur et un taureau de combat. Même au temps où Amon prit le rôle de dieu dynastique, Mentou garda des adorateurs dans ses quatre principaux sanctuaires de Thébaïde : Karnak et Médamoud vers le nord, Erment et Toud ver le sud. Le Service des antiquités s’est réservé le périmètre archéologique de Karnak ; des temples d’Erment visités par la commission d’Egypte en 1799, et par Champollion en 1829, il ne subsiste presque rien ; par contre, à Médamoud et 1a Toud, Maspero et Legrain avaient signalé des colonnes, des pans de murs couverts de textes, un amas de blocs épars attestant l’importance de ces sanctuaires locaux que les Ptolémées et les Césars avaient restaurés ou rebâtis sur des temples anciens. Le Musée du Louvre fournit les fonds pour l’expropriation des fellahs logés dans les ruines, et pour l’achat de terrains ; l’Institut d’archéologie du Caire détacha M. Bisson de la Roque, aidé de jeunes collaborateurs, à l’œuvre de déblaiement, qui a duré dix ans. Les débris du temple ptolémaïque sont revenus à la lumière : colonnes et bas-reliefs très décoratifs, illustration toute nouvelle du culte de Mentou taureau : étable pour l’animal sacré, cour pour des promenades et ses oracles, jeux de tauromachie, en épisode divers. Dans les substructures et le dallage du temple gréco-romain, on a trouvé réemployés, de magnifiques bas-reliefs des Senousret (Sésostris) de la XIIe dynastie, des statues de rois, mal connus, de la XIIIe dynastie. Le conservateur adjoint au Louvre, M. l’abbé Drioton, a excellemment traduit te textes relatifs au culte de taureau, et l’architecte, M. Robichon, a reconstitué avec sagacité le plan du temple aux diverses époques.

L’équipe de M. Bisson de la Roque, en décembre dernier, s’est transportée à Toud, où le temple, de basse époque, a aussi réutilisé des blocs anciens, colonnes, architraves, stèles, tables d’offrandes au nom de Senousret Ier, et d’un Sebekhetep de la treizième dynastie. Jusqu’ici enfouies à demi sous le monticule des décombres et des huttes de fellahs, des murailles entières, décrassées de leur enduit de bouse ou de badigeon, livrent des scènes lisibles. Le plan du temple se révèle avec la cour, les salles hypostyles, les sacristies, les chapelles où se trouvaient les statues secrètes de Mentou et de la déesse Tanent, étrangement figurées en crocodile bi- ou tricéphale. Reverrons-nous, comme à Médamoud, des scènes de tauromachie qui éclaireront l’histoire, encore si obscure, du culte du taureau en Égypte ? Autant nous connaissons les rites funéraires et la religion, aussi peu sommes-nous informés de fables, qu’on racontait sur les dieux et les animaux sacrés ; la mythologie, encore abondante à Babylone, et si luxuriante en Grèce, tient peu de place dans nos textes, où nous entrevoyons pourtant son grand rôle dans l‘explication religieuse. Attendons la moisson, plus riche encore qu’à Médamoud, dont nos archéologues cueillent déjà les prémices.

Les voici installés dans la maison de Fels. A dix minutes de cette partie du village la pioche réduit en poussière, de l’agglomération bruyante et des souks, elle éclate de blancheur et d’élégance entre le désert et l’oasis qui bordent le Nil. Sur un solide soubassement de briques cuites, ses murs sont en briques crues, et les poutres de plafond soutiennent une terrasse plate. Une galerie à arcades entoure les sept pièces, hautes et claires, dont quatre servent de chambres aux coucher. Un cabinet de toilette à écoulement, attenant aux chambres, permet le tub qui rafraîchit le corps et l’esprit apr1es les besognes du chantier ; une pompe voisine va chercher l’eau à 20 mètres de profondeur. Nos travailleurs ont enfin des étagères pur leurs livres, des armoires blindées contre le sable qui envahit les cahiers et les planches de dessin, des sièges commodes, de larges tables. Luxe inouï, ils ont une vaisselle, non d’émail oud d’aluminium, mais de faïence fleuri, et des rince-doigts en verre arabe, d’un jaune infusé de soleil. Proche la maison, la cuisine, les magasins, la resserre à bidons de pétrole forment un bâtiment séparé, ou, sur le mur de façade, la fantaisie d’un artiste local s’est livrée avec du bleu, du jaune et du vert, à des dessins et portraitures d’une joyeuse naïveté.

Heureux, désormais, nos archéologues, dont la vie austère s’orne de telles commodités ! La comtesse de Fels, répondant aux remerciements de l’orateur, a bien voulu nous assurer de la sollicitude, et nous lui exprimions en nos cœurs le vœu oriental :

Que votre bonté de diminue pas !’

Et le vieux souhait égyptien :

‘Que votre nom fleurisse ici, dans cette maison qui est votre œuvre, pour l’éternité !’

A. Moret


DISCOURS DE M. PIERRE JOUGUET.

Madame, Excellence, mes chers amis,

Vous pensez certainement tous que notre premier devoir est d’exprimer notre reconnaissance à S.M. le Roi Fouad 1er. Ce souverain éclairé du pays le plus hospitalier du monde, et qui sait si bien juger – tous ceux d’entre nous, qui ont l’honneur de l’approcher, en porteront témoignage – de la valeur de nos recherches, a non seulement voulu que notre amicale réunion d’aujourd’hui fût mise sou Son haut patronage, en se faisant représenter à cette cérémonie, mais encore il a choisi pour siéger en Son nom parmi nous, celui que nous aurions choisi nous-mêmes : S.E. Ismaïl Hamed bey, moudir de Qéneh, gouverneur de cette province, où l’Institut français travaille depuis tant d’années pour l’honneur de ses deux patries, sous la protection des lois généreuses de ce pays, de l’amicale courtoisie de se fonctionnaires et, aujourd’hui, sous la garde fidèle de ses soldats (4).

Madame, Excellence, mes chers amis, je vous propose de boire tout d’abord à la santé de S.M. le Roi, au bonheur de Son peuple, à la gloire de Son règne.

 

"L’entrée

Madame,

Avant de vous exprimer les remerciements de l’Institut français, permettez-moi de laisser la parole à S.E. Fahkry Pacha, ministre d’Égypte à Paris, dont vous avez reçu la dépêche suivante :

Télégramme envoyé par Son Excellence Fahkry Pacha à Madame la comtesse de Fels, Princesse de Heffingen le 3 février 1934.

Retenu au Caire par mon état de santé je viens prendre part de cœur à la cérémonie inaugurale de votre fondation de Toud. Je forme de vœux pour le rayonnement de ce foyer lumineux appelé à jeter un nouvel éclat sur la science égyptologique d’essence éminemment française et à resserrer les liens d’affection qui unissent les deux pays.

Je vous prie, Madame, d’agréer ainsi que le Comte de Fels mes sentiments reconnaissants pour l’intérêt bienveillant que vous ne cessez de porter au passé millénaire de mon pays et d’exprimer mon souvenir amical aux éminentes personnalités qui vous entourent en cet heureux jour.

Fakhry.


Je n’essaierai pas, Madame, de mieux dire ; je laisserai seulement parler notre cœur et nos souvenirs. Il n’est pas nécessaire d’avoir beaucoup vécu pour se rappeler un temps, où les chargés de missions archéologique allaient s’installer sur le camp de leur travail avec quelques pièces de vaisselle en métal, un lit de camp, des caisses de conserves, que l’on abritait sous la toile usée d’une tente. C’était l’époque où Victor Bérard pouvait dire au Sénat francais : ‘Tandis que l’on voit les autres missions confortablement installées, les archéologues français logent sous des paillottes’. Ainsi voulait-il apitoyer les pères conscrits sur le sort de ces vaillants. Admirons ces vaillants (il y en a quelques-uns dans cette petite réunion) et constatons que les efforts de l’éloquence pourtant ardente de leur patron n’avaient certes pas pleinement réussi.

Mais vous, Madame, vous êtes venue, vous avez visité nos campements, vous avez vu notre cher de la Roque sous le tentes de Médamoud. Vous avez compris, et vous avez voulu qu’il n’en fût plus ainsi. Au régime de la paillotte succède celui de la maison. Grâce à vous, Madame, et grâce au comte de Fels, et sur les plans de notre ingénieux architecte Clément Robichon, voici que s’élève, s’achève, s’inaugure, ornée de fleurs offertes par notre ami J. Christofari (5), cette charmante villa de Toud, où vous venez de nous recevoir. Vous avez obéi à votre bonté, mais non pas à votre bonté seule, car vous avez aussi été inspirée par un sentiment très juste des exigences de notre travail. Vous avez compris que, pour les archéologues, le campement inconfortable signifie presque toujours : fatigue mal reposée, journal de fouille hâtif, dessins et relevés attendant le retour au Caire pour être mis au net, difficultés parfois insurmontables pour l’ouvrage bien fait. La maison, c’est, lorsque le travail du chantier a pris fin, la méditation studieuse sous la lumière stable de lampe, les tables pour les plans et les relevés, l’étagère pour les livres indispensables, et aussi cette chose précieuse entre toutes, la continuité du foyer. Vous n’avez pas voulu laisser sous des abris précaires ces courageux jeunes gens et surtout ces courageux jeunes femmes, qui, de plus en plus, sont associées `s nos travaux ; elles les abordent avec leur grâce naturelle et ce dévouement passionné que seules les femmes savent apporter à leur tâche ; mais il est bien inutile que je me mette ici en frais d’éloquence, quand nous avons l’exemple de celle qui sera demain, après vous, Madame, la maîtresse de cette maison.

Votre générosité nous impose de devoirs et de vœux. Ces devoirs, directeur de l’Institut français et instruit par leur exemple même, je me porte garant que les jeunes gens qui nous entourent sont prêts à les assumer. Les vœux seront pour le succès de ces fouilles de Toud, qui viennent de si brillamment commencer. Nous le voulons, ce succès, pour répondre à la confiance qu’a mise en nous l’administration du Musée du Louvre, qui nous patronne, et dont je suis bien heureux de voir auprès mois, pour me guider, en même temps que mon vieil ami Alexandre Moret, le si éminent et aimable représentant, Charles Boreux, lui aussi un ami fidèle. Nous le voulons pour l’Égypte, pour l’enrichissement de se musées, pour l’honneur du Service des antiquités, qui fût fondé dans ce pays, au temps du généreux Ismaïl, par l’un des nôtres.

Mon cher Directeur du Service des antiquités, l’amitié de votre Service et de notre école date de plus de cinquante ans. Chassinat le sait bien, qui a dirigé cette école avant vous-même. Il est trop naturel que vous vous associez à nous pour remercier le compte et la comtesse de Fels, et la comtesse voudra bien me permettre, en retour, de dire devant elle ce que nous vous devons, nous et toutes les missions égyptiennes et étrangères, car votre impartialité est bien connu de tous. Ce que nous vous devons, c’est d’abord la fierté que nous ressentons à vous voir défendre avec une si belle et si sévère loyauté les intérêts de l’Égypte, c’est la sagacité avec laquelle vous appliquez la loi sur les antiquités, une des plus généreuses qui soit, et aussi des plus intelligentes, dans tous les pays archéologiques, c’est enfin l’aide que nous prêtent à tout instant vos archéologues, vos ingénieurs, vos architectes, vos inspecteurs, – et vous-même, avec votre expérience si riche et votre science si sûre. Deux d’entre vos collaborateurs, Chevrier et Tewfik Boulos sont assis à cette table. Permettez-moi de donner un souvenir particulier à celui qui est pour nous comme une providence que nous n’avons jamais invoquée en vain, je veux dire à l’excellent Baraize, que les soins de sa santé retiennent en France.

Tournons-nous tous ensemble, mes chers amis, vers la comtesse de Fels, et, à nos remerciements pour son inoubliable générosité, ajoutons ceux que nous lui devons encore pour nous avoir offerte l’occasion de prendre conscience de la belle camaraderie qui nous lie dans le même labeur. Remercions-la d’avoir voulu que dans cette réunion une place fût faite aux égyptologues belges, `nos chers amis de la Fondation Reine Elizabeth ; – ce grand nom d’une grande souveraine est de ceux que des français de plairont toujours à prononcer – ; à Jean Capart et à ses fidèles collaboratrices, que représente ici Mlle Marcelle Verbrouck.

Excellence, mes chers amis égyptiens, belges et français. La libéralité de M. et Mme de Fels nous unit aujourd’hui dans un même sentiment ; exprimons-le, suivant le vieil usage, en buvant à la santé du comte et de la comtesse de Fels, prince et princesse de Heffingen, et – permettez ce vieux souvenir à un vieux ptolémaïsant –, nos véritables Évergètes.


L’INSCRIPTION COMMEMORATIVE
Le jour de l’inaugurationDay of the inauguration© I.F.A.O.

Le jour de l’inaugurationDay of the inauguration© I.F.A.O.

 

Voici le texte gravé sur la plaque de marbre apposée au-dessus de la porte principale :
CETTE MAISON A ETE DONNEE
A L’INSTITUT FRANCAIS
D’ARCHEOLOGIE ORIENTALE
PAR LE COMTE ET LA COMTESSE
DE FELS
PRINCE ET PRINCESSE DE HEFFINGEN
AN MDCCCCXXXIIII

NOTE :

  1. Extrait du Journal des débats, de 18 février 1934
  2. S.E. Ismaïl Hamed Bey
  3. Extrait du journal Le Temps, du 25 février 1934
  4. S.E. Ismaïl Hamed Bey, avait eu la gracieuse pensée de faire jalonner la route, aux abords de la maison, par un piquet d’honneur, dont tous les invitées ont admire la belle tenue.

Remerciements :

Beatrix Midant-Reynes, Directrice de l’IFAO, de nous laisser reproduire l’article original de 1934 sur notre site Web, y compris les photos.

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